Thursday, 28 March 2013

Notes sur mes photographies

Rien à lire sur ces images qui puisse étonner, surprendre, choquer, bouleverser celui qui prendra le temps de les faire défiler sur son écran. Ni plus ni moins de ce type d'émotions n'est à attendre des séries d'images précédentes, idem pour celles qui suivront. Rien de grave, d'important, de mémorable n'est inscrit dans les textes qui accompagnent les images. La somme des photographies et des textes qui s'affichent sur les pages que je publie sur Traverses, depuis une dizaine de jours, maintenant, peuvent être assimilées au genre photographique bien connu qui est celui du reportage, c'est vrai. Mais, comme je l'ai déjà fait remarquer, et en admettant qu'on puisse parler de reportage, aucune volonté d'instruire le lecteur ne guide mon entreprise. Aucune prétention à une quelconque objectivité, non plus. Ce n'est donc pas du reportage, car je me tiens loin du désir d'informer, d'éduquer ou de persuader qui que ce soit.

Par ailleurs, j'ai cru, il y a déjà quelque temps, que je cherchais à révéler, par mes photographies, des pans obscurs de la Beauté dissimulée dans des objets ou dans des scènes ordinaires. J'ai cru cela parce que je me suis laissé aller à écouter d'une oreille le discours de ceux qui luttent avec une volonté farouche pour que la Beauté du monde ne soit pas ensevelie sous un amoncellement d'immondices, produits inévitables de la marche en avant de notre ignoble civilisation. C'est vrai, notre civilisation — plutôt la leur, parce que rien dans cette chose ne m'appartient — n'est pas des plus ragoûtantes. D'accord pour dire que nous vivons une époque absolument merdique. Mais, je dois être honnête. Aucune recherche du beau ne préside à ma pratique quotidienne de la photographie. Pas plus de ce côté que du côté "poids des mots, chocs des images", c'est-à-dire du côté illusoire du reportage. Je m'en suis rendu compte en remarquant qu'il ne viendrait jamais à l'idée d'un reporter, d'un touriste, ou même d'un artiste — quoique... de nos jours, les artistes ne reculent devant rien —, de prendre pour objet ce que je photographie habituellement.

Autre chose : je ne peux pas faire entrer ces images dans le cadre de la photo souvenir, car les scènes figées et numérisées par le Nikon ne sont pas à verser dans un précieux album que je regarderai la larme à l'oeil dans quelques années — en supposant que je vive si longtemps. Tout simplement parce que tout ce qui se trouve transcrit en images sur ces séries n'a, pour moi, aucune valeur affective. De l'église Sainte-Thérèse, au quartier de La Paillade, en passant par les berges du Lez ou les vignes de Vendargues, tout me laisse totalement froid, indifférent sur le plan émotionnel. Cette ville n'est pas la mienne, cette région encore moins. De toute manière, aucune ville, aucune région ne sont à moi, aucun pays n'est le mien. Et sûrement pas la région de Montpellier que je trouve particulièrement moche et abîmée, et même ravagée sous certains aspects. Pas d’appropriation possible, pas même l'idée d'une adoption.

Alors, pourquoi faire ces photos ? C'est simple : parce que si je ne les faisais pas personne d'autre ne les ferait, sauf, peut-être les cameramen de Google Street. Je suis d'ailleurs persuadé qu'ils travaillent dans un état d'âme similaire au mien, sauf qu'ils y apportent beaucoup moins de soins que moi. Ce qui m'amène à préciser, parce que je viens d'y penser, que je ne fais pas mes photos comme ces types munis d'un smartphone qui bombardent Instagram d'images insignifiantes, prises n'importe comment, sous le coup d'une émotion quelconque. Mes prises de vue ne sont pas comparables à celles d'Instagram affichant une pizza, un cornet de frites, un verre de bière, une image furtive prise de la fenêtre d'un bus, d'un métro, d'un train, les branches d'un arbre à contre-ciel, une affiche collée contre un mur, un graffiti, une silhouette sur sa moto, l'inévitable autoportrait, l'enfant gazouillant dans son berceau, l'ivrogne affalé sur le tapis au pied de son canapé, c'est-à-dire l'adulte que sera l'enfant dans quelques années, etc.. Non, rien à voir avec ces images faites pour immortaliser l'instant présent. Ces photos, prises au smartphone, sont produites avec encore moins de soins que ne leur prodiguent les opérateurs de Google Street, par contre, elles se veulent chargées d'instants vécus, d'émotions... Émotions à la con... Mais bon, passons...

Donc, c'est plutôt du côté de la photographie, comme peut en produire Google Street, qu'il faut ranger ces séries. Avec pour différences : le cadrage est soigneusement choisi, je ne prends pas tout et n'importe quoi, je n'ai pas besoin de flouter les visages, car j'évite de faire entrer dans le champ des personnages, je ne floute pas les plaques d'immatriculation des véhicules dont les propriétaires n'avaient qu'à pas se trouver là au moment de mes prises de vue, des prises de vue faites, la plupart du temps, à hauteur d'homme et non pas du haut d'une perche d'environ 2 mètres, et, dans l'ensemble, mes images sont de meilleure qualité que celles diffusées sur Google Street. Par contre, je retrouve l'atmosphère, l'ambiance que produisent les images de Google dans mes propres images. Celles de Google et les miennes ont un côté assez impersonnel, qui traduit bien le manque d'émotion de l'opérateur au moment de la prise de vue, ne cherchant ni à magnifier ni à déprécier ce qu'il a sous les yeux, mais seulement désireux de montrer les paysages tels qu'une caméra peut les restituer, dans un agencement plus ou moins complexe de formes et de couleurs.

Puisqu'il est question de couleurs, je me dois de faire remarquer aux éventuels spectateurs qu'aucune de mes images n'a échappé au traitement Photoshop. Là encore, rien de "naturel", aucune volonté d'objectivité par rapport à la réalité perçue. Dernière remarque qui, dans le cas des séries photographiques regroupées sous l'intitulé « Zones urbaines et suburbaines », m'amène à conclure quant à ma motivation principale. En dehors du fait de rendre à mes yeux perceptible l'extension inexorable et presque invisible — tant la situation semble banale, normale, inévitable — de la ville en direction de la campagne, je ne vois que la volonté de produire des images au contenu esthétique. Il faut alors entendre esthétique au sens premier du terme formé sur le grec : α ι ̓ σ θ η τ ι κ ο ́ ς, « qui a la faculté de sentir ; sensible, perceptible » et α ι ̓ σ θ α ́ ν ο μ α ι « percevoir par les sens, par l'intelligence ». La photographie n'étant rien de plus qu'un médium, un canal, un outil au service de l'intelligence. Et, comme tout outil, la photographie s'utilise avec plus ou moins de dextérité, de discernement afin d'obtenir de la transformation d'un objet, d'un sujet, le meilleur résultat possible, le plus intéressant.

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